Souvenirs

Le lieu de nos ébats éducatifs et culturels n’existe plus mais la mémoire reste… jusqu’à la disparition du dernier de la peuplade mariste.

Jean-Louis BOREUX , ancien élève

Souvenirs de Guy Bonnefoy , professeur d’Anglais

«Tout de suite j’ai aimé ce collège grâce à l’ambiance qui y régnait. (Je pouvais comparer avec trois expériences précédentes : Paris, Tours et Lyon). Une bonne entente régnait entre pères et professeurs, entre le corps professoral et les élèves. Un esprit de grande famille sans trop de familiarité, les élèves étant par nature respectueux et travailleurs. Sans discipline superflue ; entendons par là: aucune contrainte stupide. Un autre attrait pour moi: la présence d’élèves allemands et luxembourgeois, un effectif représentant 10 % de l’ensemble. (Mon temps de déportation en Allemagne m’avait mûri; nous devions apprendre à vivre en harmonie).
«Les personnages hors du commun? Le père Vigoureux qui avait procédé au déménagement du collège au début de la guerre, faisant réquisitionner des wagons dans lesquels il empila tout le matériel, pupitres y-compris. Puis il expédia un télégramme mémorable à Bury près de Paris: « Faut-il expédier portes et fenêtres ? »
La réponse ne se fit pas attendre: « Arrêtez ! sommes submergés ! » Après la guerre il avait lancé le projet d’une péniche-école, puis le projet progressivement réalisé d’un externat à Thionville. On pourrait lui consacrer un livre!.
Le père Fromholz, terreur des jeunes germanisants et curé de Mailing, où il menait ses paroissiens à la baguette. Il ne craignait qu’une chose : la marche arrière de sa 2 CV. « De quel côté fallait-il tourner le volant ? ». Un homme charmant, pris en particulier.

Le massif père Feltz qui n’avait qu’à lever un sourcil pour obtenir le silence ou se faire obéir. Le père Damiany, un monument au rire homérique, et Belge de surcroît. Le père préfet Lorge qui lisait Tintin dans le tiroir de son bureau, qu’il refermait vite
quand un élève venait le voir. Le père Jacob, directeur, aimé de tous et toujours disponible. Le père Noblet qui avait réussi le tour de force d’aller jusqu’en Autriche avec ses scouts, et retour, sans billets ! (Il les avait oubliés à Sierck !). Le père Hallé el
son « prolongement naturel », le car du collège : plus celui-ci était grand et long, plus il était heureux.
«Le père Kempf…, un grand coeur, adoré de tous ; il était sans conteste le père le plus proche des élèves. Préfet des Etudes, il lui arrivait d’ « exagérer » certaines notes d’un élève méritant qui risquait de se décourager sans son intervention. C’était
peut-être contestable sur le plan de la justice, me direz-vous, mais est-il juste que certains élèves soient plus intelligents que d’autres ? Au bridge, quand il n’avait pas de jeu, il se fâchait tout rouge, mais cela ne durait pas, son bon sourire revenait
aussitôt. Par contre quand il gagnait, il n’avait pas le triomphe modeste. Le bon père Kempf natif de Krautergersheim (en Alsace) était doté d’une mémoire prodigieuse ; il connaissait les noms et prénoms de tous les élèves, de tous les anciens, leur adresse et parfois même le numéro de téléphone. Sa mémoire ne s’arrêtait pas là. Quand un ancien venait le saluer, il lui parlait de son village, des élèves apparentés, des faits le concernant. Son collège, c’était son monde, sa famille, ses enfants. Il devait avoir le coeur énorme pour loger tout cela.
Se souvient-on des professeurs? M. Deledalle, auteur d’un livre sur l’Existentialisme, M. Olivier qui enseignait le breton à ses enfants (avant le français) M. Levron et Mile Denisot, qui s’installèrent à Dijon après leur mariage. M. Katgely, le plus fidèle de Sainte-Marie et à son prolongement Saint-Pierre-Chanel.
«Je passerai sous silence le fossoyeur de notre cher collège alors que nos voisins allemands proposaient d’en faire un collège international…
«Et vous, mes anciens, qu’êtes-vous devenus? Ninassi, que j’avais emmené en Angleterre. (Chaque année sa famille d’accueil me demande si je sais ce qu’il est devenu). Badiali, le sonneur qui avançait l’aiguille de 5 minutes avant la récréation et
la retardait ensuite de 10 minutes.Klaus Breuer ,l’élève distingué qui nous venait de Perl.

Brulfer, qui apprenait le dictionnaire anglais ! Paul Chloup, avec qui j’avais fait une équipée en Hollande. Il n’avait pas de passeport! Couty, le pianiste, Dahlmann d’Orcholtz qui avait battu Daubigney en dictée! Duclerget, un cas, qui a bien tourné.Les frères Gambs, élèves modèles, qui ont mal tourné : l’un est professeur et l’autre directeur de Saint-Pierre-Chanel ! Les frères Godar et Oberlé qui me vantaient leurAlsace adorée. Klotz qui me dit en pleine classe: « Il y a des Bonnefoy à Saint-Avold, c’est même des juifs qui ont changé de nom » ; je n’ai jamais contrôlé si c’était exact. Legil, de Schengen, qui lisait Defoe dans le texte, Maas, Couty, Thomas qui composaient les 3 / 5 de la classe d’anglais, Alexandre Mehl qui parlait allemand, russe,français, anglais, et nous avait quittés pour étudier en Espagne puis en Italie. Les frères Meisse spécialistes du micocoulier; Beyer, Hoffmann, Botreau-Bonneterre dont je viens d’emmener les enfants en Angleterre, les frères Rey avec leur délicieux accent de Marseille, Rhein qui m’a confié son fils pour un séjour aux USA. « Vous souvenez-vous de moi » me dit-il… « Je me souviens en effet d’un petit joufflu qui était brouillé avec la grammaire ». Rousseau qui en 6e avait déjà la bosse du commerce : il avait « inondé » tout le collège de stylos à bille. Ruppert de Schengen arrivé au second trimestre… « Avez-vous déjà étudié l’anglais ? » Il me répondit: « Je suis Luxembourgeois, c’est la même chose… » Paul Schmit, devenu professeur d’anglais en supplantant son maître. Wilhelm, un crack en histoire qui en remontrait à ses professeurs.
Vous êtes trop nombreux pour que je vous cite tous, mais vous avez tous une place dans mon souvenir, sinon dans mon coeur. Je terminerai par une phrase relevée dans la lettre de Maurice Rey: « Le collège Sainte-Marie de Sierck, c’était 68 avant la lettre.
On était heureux et l’esprit de famille prévalait ».

«Une question: « Voit-on beaucoup de professeurs, de nos jours, qui viennent bavarder avec les élèves sur la cour? Ou partager leurs distractions et sorties… »>>.

Guy Bonnefoy, 45 ans d’enseignement

«Ma période sierckoise fut la plus heureuse».


Extrait du livre < Sierck et son Collège > d’Alphonse Gambs


COMPENDIUM 2008 de Guy BONNEFOY

L’encre de ma circulaire 2007 est à peine séchée que l’an 2008 s’achève ; Nous sommes heureux d’être encore là ! Granny est maintenant du côté ensoleillé des quatre-vingts, l’une des animatrices de son club de gym.
L’événement principal de l’année est, sans conteste, la naissance d’Elsa le 26 novembre qui nous octroie le titre d’arrière-grands-parents. Julien et Lucie sont aux anges. A leur tour, ils vont apprendre l’art du pouponnage. Nous en gardons un souvenir ému !
L’année 2008 fut assez calme : un séjour à Bussang, station thermale qui combat l’anémie qui nous guète. En mai, Tarragone dans les Pyrénées avec les agents du Trésor. Visite, entre autres, du château des Cathares.
En juin, un séjour à Vic-sur-Seille avec les anciens de Malzéville. En septembre, visite du château de Versailles. Le jour où nous avons traversé la capitale, il a fallu que le pape arrive à P–, î s… avec ses sous-papes, grâce auxquels il ne fait plus de Bulles. Le lendemain, visite du château de Vaux le Vicomte et son parc magnifique.Pour clore nos déplacements, une journée à Trêves que nous fréquentions tous les mois quand nous habitions à Sierck-les-Bains. Que de souvenirs ont refait surface.

J’ai adressé un manuscrit:* « Le Rachtingue » à l’éditeur Edilivre qui le publie dans la série « historiques ». C’est pratiquement l’histoire du premier quart de ma vie mouvementée jusqu’à mon évasion d’Allemagne à 22 ans. En suite de quoi j’ai adressé au même éditeur le livre « La Mésentente Cordiale » que j’avais édité « à compte d’auteur » agrémenté de dix chapitres complémentaires. II a été immédiatement accepté, cette fois-ci, tous les frais à la charge de l’éditeur.
Notre journal l’Est Républicain a publié un article sur la page de Darwin que je détenais et qui est retournée dans le manuscrit « De l’origine des espèces ». On pourrait appeler cela : le retour de l’enfant prodigue.Cette année, on fête les soixante ans du Barrage de Génissiat. Si vous allez sur Google et tapez le mot « Génissiat », vous aurez la photo du barrage ainsi que le nom de l’ingénieur géniteur. II s’appelle Léon Mâhl. Son père, Henri, né à Hambourg a perdu ses parents victimes du choléra. Il a effectué son tour de l’Europe avec les Compagnons du Devoir puis a pris racine à Allevard-les-Bains. Il a épousé une française qui lui a donné sept enfants. Léon, le sixième, sera contrôleur des Mines à Paris puis initiateur du barrage de Génissiat. Gustave Eistei etait son ami.


Quand j’avais quatorze ans, Léon Màhl, mon grand-père, m’invitait à déjeuner tous les jeudis. Après le repas, il m’offrait un petit verre de Martel trois étoiles, qui me brûlait la gorge ; on écoutait les fluctuations de la bourse puis il me racontait ses inventions en cours comme si j’étais une grande personne capable de tout comprendre ; il me parlait de Génissiat et d’un train aérien qui relierait Paris à Bordeaux… qui est resté dans les cartons mais réalisé en Allemagne. Je me souviens que les tablettes de chocolat à croquer de l’époque, offraient une image ; entre autres une série sur les inventions ;l’une d’elles représentait ce train aérien et j’en étais très fier. Quant au Martel, j’avais trouvé une solution ; je fixais du regard mon grand-père et trempais mes doigts successivement et subrepticement dans mon verre et les essuyais sur ma serviette, portant mon verre aux lèvres de temps en temps pour créer l’illusion. Le stiatagème, semble-t-il, n’a jamais été éventé…. Souvenirs, souvenirs…
Utilisant nos titres de parents, grands parents, arrière grands parents, nous présentons à la famille ainsi qu’à nos amis qui nous sont très chers, une heureuse et prospère année 20


Gérard Klein 26 juin 2009


HOMMAGE AU RP Joseph SCHWALLER

PROFESSEUR DE LETTRES AUX COLLEGES SAINTE MARIE ET SAINT PIERRE CHANEL
A L’OCCASION DE LA CELEBRATION DE SON JUBILE SACERDOTAL (RETTEL 28 JUIN 2009)

Les activités pastorales du Père Schwaller sont au cœur de la célébration qui nous rassemble aujourd’hui. Elles ne doivent cependant pas occulter l’autre face du personnage : celle du Père Mariste engagé dans l’enseignement catholique qu’il a servi avec passion tout au long de sa carrière. Les cours du Père Schwaller ont ainsi marqué des générations d’élèves des collèges Ste Marie, puis St Pierre Chanel. Et, puisque j’ai eu le privilège de passer sous sa férule, qu’il me soit permis d’en porter témoignage.

J’ai suivi les cours de lettres du Père Schwaller dans les classes de seconde et de première, de 1960 à 1962. C’était l’époque où le collège Ste Marie de Sierck vivait ses derniers moments avant de se fondre dans le collège St Pierre Chanel de Thionville. Le Père Schwaller était alors dans la force de l’âge. Au collège de Sierck, les élèves s’amusaient de voir leur professeur de lettres débouler au pas de course (car il était rarement en avance sur l’horaire), soutane au vent, sur la passerelle qui reliait l’ancien collège (où se trouvait son appartement) et le nouveau collège (où étaient les salles de cours). La mission du Père Schwaller était d’initier ses élèves à la littérature et de les préparer à l’art difficile de la dissertation dont ils allaient devoir démontrer la maîtrise aux épreuves du baccalauréat. Bref, le Père Schwaller incarnait au collège l’esprit littéraire. Ce n’était pas une tâche aisée car l’établissement se trouvait alors dirigé par un nouveau supérieur, le Père Adrien, un polytechnicien qui ne jurait que par les sciences dites exactes – mathématiques, physique, chimie – et qui traitait les études littéraires avec un brin de condescendance. C’est dans ce contexte peu favorable qu’il revenait au Père Schwaller de porter dans l’établissement le flambeau des lettres. Il s’en est acquitté avec brio.

Comme professeur, le Père Schwaller n’avait pas de problème de discipline. Il n’avait pas besoin de se montrer autoritaire. Il s’imposait à ses élèves par une autorité naturelle dont les ingrédients consistaient dans l’étendue de son savoir, dans la passion qu’il apportait à le transmettre et dans son sens de l’humour.
Notre initiation à la littérature française passait par l’excellent manuel de l’Abbé Calvet. Le Père Schwaller s’appliquait à le compléter par des cours soigneusement préparés de sa belle écriture ronde. Il nous a appris, avec Boileau, à aimer la raison. Et personne ne s’étonnera de ce que le Génie du Christianisme de Chateaubriand occupait dans son enseignement plus de place que les œuvres de Voltaire.

Encore fallait-il que les connaissances ainsi transmises puissent être judicieusement utilisées dans le cadre d’une dissertation. A cet effet, le Père Schwaller nous a enseigné une méthode de son cru : l’analyse du sujet. En organisant la réflexion sur le sujet proposé, cette méthode permettait d’en appréhender clairement les contours et de structurer autour d’un plan les développements qu’il inspirait. Bien appliquée, l’analyse du sujet faisait merveille. Personnellement, elle a continué à me servir dans mes études supérieures et elle m’a été utile durant toute ma vie professionnelle.

Comme on le voit, l’enseignement du Père Schwaller était très sérieux. Mais – c’est là une marque de son caractère – ce grand enseignant ne se prenait pas au sérieux. Et il avait l’art de détendre l’atmosphère par des pointes d’humour. J’en prendrai un exemple parmi bien d’autres : lorsqu’il nous invitait à méditer sur une appréciation du grand critique Charles-Augustin Sainte Beuve, pourvoyeur attitré des sujets de dissertation littéraire, le Père Schwaller ne manquait pas de nous encourager d’un malicieux : « Sainte Beuve, priez pour nous ! ».

Telle était, brièvement évoquée, la personnalité attachante et singulière du Père Schwaller enseignant au collège.

Pour terminer, et m’adressant directement à lui, je reprendrai un jeu de mot qu’il affectionne : Père Schwaller, vous êtes sans doute né en vingt, mais vous n’êtes pas né en vain. Ne serait-ce que parce que vous avez appris à des générations d’élèves à exprimer leur pensée de façon structurée et que vous leur avez transmis un goût de la littérature où La Princesse de Clèves garde la place qui lui revient.

De tout cela, soyez chaleureusement remercié.


Souvenirs de Jean-Louis BOREUX

Nostalgie, quand tu nous tiens…

On circule les bras croisés. On ne parle pas dans les rangs, ni encore moins dans la salle d’études. On attend le signal pour parler au réfectoire.

Beaucoup servaient la messe le matin avant le petit-déjeuner.

Bref ce qu’on aurait appelé aujourd’hui une discipline de fer.

D’ailleurs, personnellement quand j’ai quitté le collège Sainte-Marie à Sierck en 1957 pour faire ma philo au lycée Charlemagne à Thionville, j’ai eu l’impression de quitter un monastère pour entrer dans un bordel.

Et pourtant, l’air pur, les récréations dans un château médiéval, la camaraderie sans faille , les professeurs attentionnés, la mixité des cultures (française, allemande, belge  et luxembourgeoise) dans le pays des trois frontières ont toujours fait pencher la balance du côté positif indépendamment des valeurs   enseignées durables.

Cela explique la grande convivialité des anciens qui se retrouvent sur les lieux du crime… avec eux pendant très longtemps, les trois mousquetaires de notre éducation : le Père Schwaller, M. Katgely et M.Bonnefoy respectivement professeur de français et de mathématiques et professeur d’Anglais (et d’humour britannique).

Le lieu de nos ébats éducatifs et culturels n’existe plus mais la mémoire reste… jusqu’à la disparition du dernier de la peuplade mariste.

Texte tiré de l’ouvrage de Jean-Louis BOREUX    – Une peuplade mariste en voie de disparition (Sierck-les-Bains